Le Sage

Il ne peut s’empêcher de se considérer comme un visionnaire. Il souhaite être le porte parole du peuple, il a au fond de lui cette envie, ce souhait immuable, d’être compris et accepté par les siens. Le sage, se ressource en effectuant sa traversée du désert, il idéalise sa parole, le sage brûle de désir de devenir cette main capable de soulever les opinions, de contrecarrer les plans de ceux qu’il nomme les puissants. Il prend partis pour les plus en difficulté, il souhaite rétablir cette équilibre qui n’a jamais existé, il veut que sa parole anime les foules, bouleverse les consciences. Tous ses rêves, sa petite utopie personnelle, il ne fait qu’en vivre. Il écrit pour oublier qu’au fond, ce qu’il fait n’a pas de réel sens. Il refuse obstinément de croire en ce destin funeste qu’il présage. Un simple observateur dans sa petite bulle. Un marin échoué sur son île, voilà ce que devient le sage du XXIème siècle. Comme beaucoup, c’est un lâche qui use des mots pour échapper à sa petite réalité. Un agitateur, étant persuadé d’avoir tout compris, et pourtant inaudible, inintéressant, fade. On ne peut compter sur la sagesse des hommes, dans les temps difficiles, car celle-ci se plie au besoin éminent de la société en détresse. Les menaces, les pressions, les chantages, ne sont qu’un prétexte pour gagner du temps. Il est persuadé de pouvoir le contrôler à sa guise, car ses mots le protégerons des maux de la vie. C’est en contemplant son verre d’alcool au trois quart vide, que celui-ci remarque qu’il vient d’avoir fait un excellent tour d’horizon sur sa réflexion, et intrinsèquement, sur le temps qu’il lui reste à vivre. Afin de nourrir l’illusion, il se décide enfin à le remplir, pour remettre le navire à flots, pour pouvoir à nouveau rire de ses désillusions.

Il se saisit de sa plume, il exprime sa rage, sa tristesse, sa colère qui ne sont en fait qu’une machination de son esprit. Le rôle qu’il a créé peut selon lui, changer bien des destins. Les pages se remplissent, l’encre sèche. Les pensées se vident, il esquisse rapidement un sourire malin, afin d’être solidaire avec les écrivains possédant le symptôme de la page blanche. Critiques, haine, théories vaseuses, complots, délires paranoïaques, discours maniaque. Ses mots sont aussi aiguisés que dans son esprit, il refuse de douter, il ne peut faire cette erreur. Il ne laissera rien tomber, il déroule ses pensées, encore, jusqu’au dernier mot, jusqu’à ce que l’inspiration s’épuise. Il prétend pouvoir comprendre ce monde qui ne le comprend plus, lui qui erre seul dans son coin, lui cet ermite qui pense tout savoir de la vie. Des larmes de résignation viennent lui titiller les joues. A quoi bon ? songe-t-il. Ne suis-je pas moi aussi cette insignifiante petite créature qui répand le malheur autour de lui ? s’indigne-t-il.

Non, il n’a jamais voulu de cette vie, il aurait voulu être heureux, profiter des vertus que la nature lui offrait. Pourquoi ? Lui qui a connu tant de succès, lui qui, à l’apogée de sa gloire était persuadé d’être un génie des temps modernes. Pourquoi se remettait-il à douter, encore et toujours, il rêvait de pouvoir changer son passé, obsédé par ses infimes erreurs de parcours. Au fond il le savait, il ne pourrait pas ressentir le bonheur sans avoir vu à quoi ressemblerait l’inconnu de son intense et lourde réflexion, elle lui semblait si pénible désormais, en cette instant. Il voulait s’en débarrasser pour de bon, ses pensées tournoyaient autour de cette même inconnue, il lui vouait un véritable culte. Un léger reflet vint alors le perturber durant une douce seconde, son verre était encore au quart plein.